Ouais,
nan, reste un peu, c’est plus intéressant que ça en a l’air ! Déjà parce
que oui, c’est un vrai animal qui existe réellement en vrai, c’est pas une
blague, et puis parce qu’il est un peu légendaire pour la majorité des
plongeurs passionnés, professionnels et acharnés, qui rêvent de l’apercevoir un
jour et de pouvoir cocher sa case dans leur liste de choses à observer sous
l’eau ! Si tu fais partie de ces rêveurs waterproof je suis désolé mais moi je l’ai fait sans en rêver du
tout. D’ailleurs je ne connaissais même pas son existence avant de le
rencontrer.
Alors
quand je dis « rencontrer », je ne prétends pas qu’on me l’a présenté
lors d’une soirée cocktail de fruits de mer, genre « JohnJohn, voici Poulpy.
Poulpy, JohnJohn », mais à un moment, on s’est quand même senti assez
proches. Un peu trop même, quand on tient compte du fait que le venin de cette
petite bête pourrait coucher définitivement n’importe quel type en cinq
minutes. Peut-être dix pour Chuck Norris.
![]() |
Comme c'est un animal dangereux je n'ai pas voulu mettre ma main à côté d'un de ces poulpes pour faire un repère de taille. Alors à la place, en voici une photo à l'échelle. Ha! |
J’étais
en Australie (et oui, « encore » !) où j’avais entamé avec
Céline un road trip qui s’annonçait
comme le plus long de ma vie. En distance. Car entre découvertes et rigolades
le temps passait, lui, beaucoup trop vite ! Elle et moi avions déjà
partagé un bon nombre d’aventures et on se connaissait assez pour suivre ou
entrainer l’autre à la moindre idée débile. Comme par exemple de se rejoindre
pour faire ce trajet de près de 4000 kilomètres reliant Melbourne (sud-est) à
Perth (sud-ouest). Ou lors de ce même trajet d’aller plonger en apnée dans
l’eau à -12 000°C (ressenti) de l’étang ultra-profond de Piccaninnie, en
Australie Méridionale. Ou un peu plus loin à l’ouest de dépasser les barrières
d’un parking pour conduire dans le sable jusqu’à la plage et camper entre des dunes
derrière les ruines de la station télégraphique d’Eucla.
C’est
dans le même état d’esprit que ce jour-là, alors qu’on s’était juste arrêté à
Tumby Bay pour une pause-pipi, on s’est décidé presque naturellement à passer
nos combinaisons et à aller ramasser en apnée quelques déchets le long de la
jetée. L’Australie, même si elle est une île d’une taille impressionnante
(90 000 fois plus grande que l’île de Ré par exemple, ce qui est une info
inutile mais véridique), ne foisonne pas de spots idéals pour plonger, mais les
jetées sont des valeurs assez sûres pour qui veut voir de la vie sous-marine
sans avoir à prendre un bateau. Celle de Tumby Bay, sur la Péninsule d’Eyre, en
Australie Méridionale, était censée n’avoir rien de plus spécial que le fait
que nous étions devant, mais le Soleil bravouillard et l’envie de traînouiller
nous ont facilement convaincus d’aller se baignadouiller se baigner.
Notre
première mission, et nous l’avions acceptée, fut d’aller chercher sous deux
petits mètres d’eau le moulinet neuf d’un pêcheur maladroit. Grand
succès ! Échauffés par la courte nage et la gratitude du type, c’est sous
l’escalier d’un côté de la jetée qu’on a commencé notre nettoyage de printemps
à proprement parler (oh ! un jeu de mot sauvage apparaît !). C’est un
exercice d’apnée motivant : plus tu restes au fond, plus tu remontes
de déchets ! Et autant te dire qu’il y avait là de quoi s’exercer quelques
heures. Voire quelques années. Le fond était à cet endroit jonché d’objets de
papier, de plastique, de métal, de béton, de verre, de cailloux, d’algue, de
sable, d’eau salée… même que la plupart n’avaient rien à faire là.
Comme
par contre il y avait beaucoup trop à faire pour nous deux, après avoir déposé
sur le ponton de quoi remplir un grand sac, on a nagé plus loin pour descendre
plus profond au fur et à mesure de notre avancée le long de la jetée. Une première
personne nous a hélés en nous criant de ne pas toucher à ce que nous avions
ramassé, qu’on risquait d’en mourir. Carrément. Petite pression, là. Mais on s’est
juste dit que les mecs devaient sincèrement tenir à leurs déchets pour nous
menacer de mort. Le fait que cette idée soit un peu barjo ne nous semblait pas
plus discriminatoire que ça dans ce pays où chaque jour, chaque endroit et
chaque rencontre amène son lot de nouvelles surprises. Un peu plus loin, un peu
plus tard, un deuxième badaud nous apprenait que dans un des tessons de
bouteille se lovait un truc « dégueu et dangereux ». On l’avait à
peine remercié chaleureusement pour la précision des détails biologiques donnés
que quelqu’un d’autre, encore une fois, nous appelait de ses grands bras agités
en proférant de funestes incantations mystiques. Là, quand même, c’était soit
que le sens de l’humour local était atypique, soit qu’on n’était pas passé loin
de la grosse boulette sans même s’en rendre compte.
Et
effectivement, une fois revenus sur les planches du ponton, c’est bien cette
dernière option qui nous est apparue exacte : un pêcheur et sa fille nous
expliquèrent, non sans jeter de petits regards inquiets vers notre tas de
détritus, qu’un poulpe à anneaux bleus s’était fait la malle un peu plus tôt en
se laissant tomber par-dessus bord sans dire au-revoir et sans non plus qu’on n’ait
eu le temps de l’apercevoir. On allait quand même pouvoir en observer, ajoutèrent-ils,
puisqu’un autre bullait au fond d’une bouteille, petite masse gluante informe,
bougeant comme on pourrait imaginer bouger une boule de morve. C’est peut-être
une bête un peu mythique pour certains plongeurs mais c’est pas joli-joli pour
autant, vraiment. C’est beaucoup plus petit que ce que la peur des locaux ne nous
laissait imaginer, drapé dans une peau élastique laiteuse et blanchâtre sur
laquelle apparaissent de petits cercles bleus bien distincts quand se produit
une situation perturbante et/ou quand il se met en mode attaque _comme par
exemple après un déménagement brutal de sa cabane aquatique par deux gus sans
gants.
Avec
tout ce qui avait déjà pu nous arriver à Céline et moi par le passé, le fait d’être
toujours vivant était en soi de l’ordre du super-pouvoir, mais cette fois le
danger était trop grand pour en rigoler. Puisqu’on ne savait faire que ça on en
a ri quand même (de loin), on a filmé ce qu’on a pu de ce mucus tuning avant de poliment lui indiquer le
chemin de son monde, puis on s’est congratulé mutuellement de pouvoir ajouter à
notre aventure cette insolite péripétie. Sans dégât ni blessure, en plus.
En rejoignant la plage par le ponton avec le sac qu’on avait rempli de tout ce qu’on voulait jeter, on a commencé à réaliser le nombre de fois où on aurait pu se faire mordre et risquer l’accident.
-« Cette fois JohnJohn, j’ai
l’impression qu’on n’est pas passé loin ! En rejoignant la plage par le ponton avec le sac qu’on avait rempli de tout ce qu’on voulait jeter, on a commencé à réaliser le nombre de fois où on aurait pu se faire mordre et risquer l’accident.
- C’est clair ! T’as vu comme il était bien caché ? On aurait très bien pu en mettre un dans le sac sans s’en rendre compte ! Tiens d’ailleurs, EH MAIS OH ! Y’EN A UN DANS LE SAC QUI ME REMONTE VERS LA MAIN, LÀ! »
Autant
dire qu’avant même d’avoir fini ma phrase j’avais lâché ledit sac et couru dix
bornes en chialant avant de m’allonger en position fœtale et de réfléchir à la
vie. Ç’a été ensuite une mission commando pour inciter la bestiole à se jeter,
comme sa cousine avant elle et sans la toucher directement, par-dessus le rebord.
Une opération à base de négociations, de subterfuges et de petits coups de
bâton au derrière (et va trouver les fesses d’un poulpe, toi !) pour
finalement, après toutes ces surprises, pouvoir enfin aller balancer notre
baluchon de déchets dans une benne, comme prévu initialement.
Tandis
que je conduisais dans l’heure suivante ma brave Sheila, ce 4x4 qui nous
emmenait vers de nouvelles aventures, Céline me lisait petit à petit tous les
détails qu’elle trouvait sur internet sur ce qu’un poulpe à anneaux bleus peut
provoquer par une seule simple petite morsure. Puisqu’on devenait transparent à
force de blêmir, la décision s’est imposée à nous de ne pas quitter la ville sans
fêter le fait que nous respirions encore. On s’est arrêté ce soir-là au liquor shop le plus proche pour se choper une bouteille de
Glenlivet, un fameux scotch qu’on surnomme maintenant
affectueusement « le whisky de la vie ».
![]() |
"Parce qu'on n'est pas vivant tous les jours!" |